Écoanxiété : quand la crise climatique affecte la santé mentale
Quand l’actualité climatique nous atteint
« Impressionnantes inondations en Inde provoquées par la rupture d’une partie d’un glacier de l’Himalaya. Les eaux emportent tout sur leur passage, notamment une partie d’un barrage. Les autorités redoutent un grand nombre de morts. »
« Au moins 20 morts, 17 disparus, 200 incendies, 4000 réfugiés sur les plages en Australie. La situation est aussi incontrôlable que désespérée, d’autant plus que le sud-est du pays est placé en état d’urgence. L’armée a débuté les évacuations par la mer. Reportage au cœur du brasier. »
« Il fait très doux, trop doux, beaucoup trop doux. La douceur est vraiment notable sur le pays avec des valeurs au réveil comprises entre 8 et 12 °C, je rappelle quand même que nous sommes le 29 décembre. »
« Oh mon Dieu, le magasin est en train de brûler. Partout, une épaisse fumée, l’atmosphère est suffocante et le feu avance très rapidement. Le village de Lytton est devenu le symbole de la vague de chaleur sans précédent qui frappe le sud-ouest du Canada. Ici mardi, un record historique, 49,6 °C. »
« La Grèce est en feu depuis plusieurs jours. Les incendies ravagent notamment l’île d’Eubée, les habitants désespérés évacuent, reportage à Athènes. »
« Ce qu’on donne comme mot d’ordre à toutes les personnes, c’est surtout : si vous ne devez pas sortir, ne sortez pas. Vous restez chez vous et si vous voyez une montée d’eau à l’intérieur, vous vous réfugiez au premier ou au deuxième et vous ne bougez pas. »
« Au milieu des catastrophes, les experts de l’ONU dévoilent aujourd’hui leurs nouvelles prévisions climatiques. Cet avertissement du GIEC risque d’être le plus sévère encore jamais lancé. »
Voilà des extraits de la réalité climatique qui ont bercé nos oreilles dans les médias français au cours des trois dernières années.
Réchauffement climatique, pollution, déforestation, crise de l’eau, acidification des océans et effondrement de la biodiversité figurent parmi les phénomènes systémiques globalisés qui détériorent notre planète. L’être humain y serait indiscutablement responsable selon le GIEC.
En étant en contact avec toutes ces informations, ainsi qu’avec les projections d’avenir pour notre planète et le vivant, notre santé mentale ne peut qu’être secouée.
Choc, peur, angoisse, tristesse, colère, boule au ventre, boule dans la gorge, insomnie, irritabilité, problèmes de concentration : au-delà de l’anxiété, plusieurs émotions et sensations peuvent émerger face à l’ampleur des difficultés planétaires.
Quelques notions à connaître
En effectuant vos recherches, vous pourriez être amené à entendre parler de différents concepts psychologiques associés à l’écologie.
L’écoanxiété
Depuis sa première apparition en 1990, le terme « écoanxiété » n’a été défini qu’en 2017 par l’American Psychiatric Association, qui la considère à l’époque comme une « peur chronique du désastre environnemental ».
La psychologue Karine St-Jean, impliquée dans la cause environnementale et les enjeux psychologiques associés, la définit comme « l’état d’esprit et les émotions ressenties lorsque nous contemplons les impacts lents, progressifs et irrévocables des changements climatiques sur notre maison, notre environnement : la Terre ».
La solastalgie
La solastalgie, terme inventé par Glenn Albrecht, « affecte tout individu ayant un degré d’empathie écologique suffisamment élevé pour appréhender la Terre (…) et la considérer comme son foyer ».
Elle s’apparente aux émotions mélangées d’impuissance, de colère, d’inquiétude, de tristesse et de privation que peuvent ressentir les personnes qui pensent avec nostalgie à un endroit familier perdu ou dévasté par les catastrophes naturelles.
Les souvenirs de ce à quoi ressemblait un endroit entrent alors en collision avec ce à quoi il ressemble désormais, dans une perte parfois vécue comme irréversible.
Le deuil écologique
Ashlee Cunsolo distingue différents types de deuil écologique, qu’elle définit comme « la douleur ressentie face aux pertes environnementales actuelles ou anticipées ».
Il peut s’agir du deuil survenant à la suite d’une catastrophe, du deuil causé par les changements à action lente comme la disparition de la glace ou l’assèchement des rivières, du deuil par procuration à la vue d’autres individus souffrants ou à l’annonce d’un désastre, ou encore du deuil anticipé, ressenti en pensant à l’avenir.
Le stress pré-traumatique
Le stress pré-traumatique, appellation créée par Antoine Pelissolo, fait référence aux aspects similaires que peuvent revêtir l’écoanxiété et la solastalgie avec l’état de stress post-traumatique, notamment l’angoisse continuelle qu’une catastrophe puisse survenir à tout instant.
Écoanxiété : lucidité ou souffrance psychologique?
Les notions présentées ne sont pas considérées comme des maladies mentales. Les scientifiques parleront plutôt de lucidité et pensent que ces réactions sont nécessaires pour le changement global qu’attendent notre Terre et le vivant.
Les personnes écoanxieuses sont alors réceptives au monde dont l’humanité fait pleinement partie.
Cela dit, être réceptif ne signifie pas l’absence de souffrance. L’écoanxiété, pour ne citer qu’elle, peut mener à des attaques de panique, différentes problématiques anxieuses, obsessionnelles ou dépressives, qui peuvent alors envahir l’individu.
Être attentif à l’état du monde : oui. Être attentif à son état mental : aussi.
Comment prendre soin de sa santé mentale face à la crise climatique?
Limiter son exposition à l’information climatique
Plutôt que de grignoter l’information à des moments non réservés à cet effet, permettez-vous de consulter un nombre défini de documents — lectures, vidéos, balados, reportages — concernant l’état du monde sur un laps de temps précis.
Cela peut permettre d’avoir un espace limité intentionnellement pour se renseigner et réfléchir, sans être constamment exposé à des contenus anxiogènes.
Prévoir des temps de pause
S’informer au sujet de la planète, en appliquant une certaine rigueur, nécessite une forme de décantation.
Si vous organisez dans votre emploi du temps la consultation de documents, prévoyez aussi un moment de relaxation ou de méditation guidée. Il peut également être bienvenu de réaliser une activité plaisante, comme une marche en forêt, selon ce que vous connaissez de vous-même.
Les activités de décantation ne sont évidemment pas réservées aux moments dédiés à la recherche d’information. Elles peuvent faire partie d’une hygiène mentale plus générale.
Revenir à ses valeurs et prioriser ses actions
Le sort de la Terre ne reposant pas uniquement sur vous, mais sur l’ensemble des individus, il est réaliste de penser vos actions en fonction de vos possibilités.
Réfléchissez à vos valeurs et à ce que vos actions disent de votre lien avec elles. Identifiez des solutions concrètes et priorisez, de manière objective et réaliste, un plan d’action qui vous permet de faire concorder vos valeurs et vos comportements.
Il peut être utile de commencer par les valeurs les plus importantes, les plus saillantes ou les plus urgentes selon votre analyse personnelle.
Passer à l’action
Certaines personnes s’impliquent dans des réseaux d’action qui luttent contre le dérèglement climatique. D’autres s’engagent dans des associations communautaires ou choisissent des gestes concrets dans leur quotidien.
Il est aussi possible de transmettre indirectement ses valeurs à l’école, au travail ou dans ses relations, simplement en montrant l’exemple à ceux qui nous entourent.
Même si l’écologie ne se réduit pas au CO2, il peut être utile de connaître son empreinte carbone :
Calculateur d’empreinte carbone destiné aux enfants : ici
Calculateur d’empreinte carbone destiné aux adultes : ici
Quand consulter pour l’écoanxiété?
Il peut être pertinent de consulter si vous vous sentez dévasté, envahi par des pensées en lien avec la crise climatique, si vous n’arrivez plus à vous concentrer ou à fonctionner dans votre quotidien, si vous avez tendance à élaborer des scénarios catastrophes, si vous faites des attaques de panique répétées ou si vos proches vous font remarquer un changement d’humeur ou d’état général.
C’est ici que rentre en jeu votre ressenti en tant qu’expert de votre vécu émotionnel. Il devient important d’écouter, d’entendre et d’analyser ce qui se passe en vous.
Pourquoi consulter?
Certaines personnes pourraient avoir tendance à se dire que ce n’est pas d’elles qu’il faut prendre soin, mais de la planète.
Or, si l’on prend l’exemple des aidants familiaux, c’est souvent en prenant soin de soi et de ses propres besoins que l’on devient plus disponible et plus efficace pour l’autre.
Les connaissances cliniques d’un professionnel, additionnées à votre expertise émotionnelle, peuvent vous aider à traverser différentes étapes. Au moment de chercher un thérapeute, il peut être préférable de chercher une personne sensibilisée aux enjeux écologiques et aux émotions qui s’y rattachent.
Quoi lire pour aller plus loin?
- Apprivoiser l’écoanxiété, Dr Karine St-Jean.
- L’éco-anxiété : vivre sereinement dans un monde abîmé, Dr Alice Desbiolles.
- Les émotions du dérèglement climatique. L’impact des catastrophes écologiques sur notre bien-être et comment y faire face!, Antoine Pelissolo et Célie Massini.
« Il faut une fraction de seconde pour écraser une mouche, l’éternité pour la refaire. »
Par Amandine Desmond-Borelli, psychologue, membre de l’Ordre des psychologues du Québec
Publié le 22 mai 2022
